L’argument est devenu un réflexe dans le monde du streetwear responsable : “made in Portugal, c’est local, c’est propre, c’est mieux.” En face, Bangladesh rime avec pollution, distances, et fast fashion. La réalité est plus complexe — et plus intéressante. On a épluché les données disponibles pour répondre honnêtement à la question.
Ce que le “fait en Europe” ne dit pas sur les matières premières
Commençons par l’angle mort que personne ne mentionne : le coton.
Qu’un t-shirt soit cousu à Braga ou à Dhaka, sa fibre de coton vient probablement des mêmes champs — souvent aux États-Unis, en Inde, ou en Afrique de l’Ouest. Selon l’ADEME, les matières premières représentent en moyenne 44 % de l’empreinte carbone d’un vêtement. Ce pourcentage ne change pas selon le pays d’assemblage.
Autrement dit, quand on compare “Portugal vs Bangladesh”, on compare principalement l’étape de fabrication — et l’on oublie que l’origine du fil, du tissu, des colorants voyage souvent sur des milliers de kilomètres avant même qu’une machine à coudre ne soit allumée. Un t-shirt “made in Portugal” en coton conventionnel cultivé en Inde a déjà un passé carbon-intensif avant d’arriver dans l’atelier lisboète.
Verdict : L’étiquette “made in Europe” ne dit rien sur l’origine des matières. Ce qui compte, c’est la traçabilité de toute la chaîne, pas seulement du dernier maillon.
Le vrai avantage du Portugal : son mix électrique
C’est ici que les données deviennent réellement en faveur de la fabrication portugaise — et pour une raison précise : l’électricité.
En 2024, le Portugal a couvert 71 % de sa demande en électricité via des sources renouvelables — un record historique. Selon Eurostat, le Portugal s’est classé deuxième dans l’UE en 2024, avec environ 87,5 % de sa production nette d’électricité issue de sources renouvelables. Le pays a fermé sa dernière centrale à charbon en 2021.
Bangladesh, à l’inverse, dépend très largement du gaz naturel et du charbon pour son alimentation électrique, avec une part de renouvelables marginale.
Une étude publiée par Devera ayant simulé 10 000 cycles de vie de t-shirts a quantifié l’écart : une usine au Portugal, avec une intensité carbone du réseau de 0,34 kg/kWh et 45 % de renouvelables, produit un t-shirt avec environ 25 % d’émissions de fabrication en moins qu’une usine au Bangladesh à 0,61 kg/kWh et 2 % de renouvelables.
25 % moins d’émissions à l’étape de fabrication, c’est réel et mesurable. Mais c’est l’étape de fabrication — pas l’intégralité du cycle de vie.
Verdict : L’avantage carbone du Portugal est réel et quantifié. Il vient du mix électrique, pas du kilométrage.
Le transport maritime est moins polluant qu’on ne le pense
L’argument “Bangladesh, c’est à 9 000 km” est souvent présenté comme l’argument massue contre les importations asiatiques. La réalité logistique est plus nuancée.
Le transport maritime est le mode de transport le plus efficace par tonne transportée sur longue distance. Un cargo porte-conteneurs émet environ 10 à 15 grammes de CO2 par tonne-kilomètre contre 50 à 100 g pour le transport routier. Concrètement, les émissions de transport d’un t-shirt fabriqué au Bangladesh et livré en France restent une fraction de son empreinte totale.
La phase de fabrication peut représenter environ 20 % des émissions totales de gaz à effet de serre dans le cycle de vie d’un vêtement — et le transport international pèse généralement moins dans l’équation que les phases amont et aval.
Ce n’est pas un argument pour ignorer le Bangladesh. C’est un argument pour éviter les raccourcis : “local = vert” et “importé = sale” sont deux caricatures qui ne résistent pas aux chiffres.
Verdict : Le transport maritime Bangladesh → Europe est bien moins impactant que l’intuition ne le suggère. L’argument “9 000 km” est vrai géographiquement, pas forcément climatiquement.
Le facteur le plus sous-estimé : ce que vous faites avec le vêtement
Voici le chiffre que l’industrie ne met jamais en avant.
Toujours selon la même étude de simulation sur 10 000 t-shirts : le comportement du consommateur explique 64 % de la variation de l’empreinte carbone d’un t-shirt. La différence entre un séchoir européen et un sèche-linge américain, entre 20 lavages et 70 lavages, entre repasser et ne pas repasser : ces choix, agrégés sur la vie d’un vêtement, dominent l’impact final. La localisation de fabrication n’explique que 27 % de cette variation.
En d’autres termes : un t-shirt made in Bangladesh lavé à 30°C, séché à l’air et porté 80 fois aura une empreinte carbone par utilisation inférieure à un t-shirt made in Portugal lavé à 60°C, passé au sèche-linge et porté 15 fois.
La durabilité d’une pièce — sa capacité à tenir dans le temps, à être portée souvent, à ne pas être jetée — est le levier carbone le plus puissant à la disposition d’une marque et de ses clients.
Verdict : La question n’est pas seulement “où est-ce fabriqué” mais “combien de temps va-t-on porter ça”. Un blank de qualité porté longtemps bat n’importe quelle origine géographique.
Alors, Portugal ou Bangladesh : quel bilan ?
Les faits, sans idéologie :
Le made in Portugal offre un avantage carbone réel à l’étape de fabrication — environ 25 % de moins sur cette phase spécifique — grâce à un réseau électrique parmi les plus propres d’Europe. C’est un argument solide, vérifiable, et il va probablement se renforcer à mesure que le Portugal progresse vers 100 % de renouvelables.
Mais ce n’est pas la moitié de la photo. Les matières premières voyagent dans les deux cas. Le transport maritime est moins impactant qu’annoncé. Et l’usage — combien de fois on porte, comment on lave — pèse plus que tout le reste réuni.
Les vraies raisons de choisir une fabrication européenne sont peut-être ailleurs : la traçabilité sociale (conditions de travail, salaires), les délais de livraison, la flexibilité sur les petites séries, la réactivité des ateliers, la possibilité de visiter les partenaires de production. Ce sont des arguments forts. Ils sont souvent plus honnêtes que le seul argument carbone.
Ce que ça change pour une marque qui se lance
Si tu construis une marque streetwear ou un projet de merch et que tu veux communiquer sur l’impact environnemental, voici ce qu’on retient de cette analyse :
Ne survends pas le “made in Portugal” comme solution carbone universelle — les chiffres ne le soutiennent pas complètement. En revanche, mets en avant ce qui est vrai et vérifiable : le mix électrique, la traçabilité de la chaîne, les conditions de production, et surtout la qualité et la durabilité des pièces — qui est le levier carbone le plus efficace de tous.
Chez Blanks Studio, on travaille avec des ateliers made in Portugal et made in Europe précisément pour ces raisons — traçabilité, qualité, durabilité — sans te promettre une neutralité carbone qu’aucun vêtement ne peut honnêtement revendiquer. Tu peux explorer nos collections sur le shop, plonger dans d’autres analyses sur le journal, ou nous écrire si tu veux construire un projet avec un fournisseur qui joue franc-jeu sur ces questions.
